Faites de votre vie une prière

Mis à jour : févr. 17

- Article de Parvathy Baul


Parvathy Baul et son Guru Sanatan Das Baul (affectueusement appelé Sanatan Baba, qui signifie "père" en bengali)


Le bien-aimé Guru Shri Sanatan Das Thakur Baul a atteint le Mahasamadhi le 28 février 2016. Son âme est partie pour un voyage au-delà du temps vers un nouveau soleil levant, il était trois heures du matin, ce qui correspond à Bramhamuhurto, le temps de la vérité. Baba se levait toujours tôt et chantait tous les matins son “Ishta Japa et Vishnu Sahasranama”, il avait cette habitude depuis son enfance car il avait grandi dans une famille vaishnava. Le dernier jour de sa vie, il s’est éveillé à une autre conscience où il est devenu la lumière de cette unique lumière, il est devenu cette eau tranquille semblable à un lac une nuit de pleine lune, clair comme le miroir qui ne reflète que la lumière. Baba était la tradition vivante, son corps abritait la connaissance d’une grande sagesse qui lui avait été transmise par des générations de maîtres. Les dernières années de sa vie Baba gardait le silence et parlait uniquement à ses proches. A la fin de sa vie, un groupe de dévots canadiens vint rencontrer Baba. Le groupe était guidé par Lalitha Maa, une Bâule occidentale. Les derniers jours de sa vie, Baba vivait dans la véranda récemment construite par son fils Basuda; les visiteurs Canadiens remplissaient l’espace. Baba ne vivait jamais à l’intérieur des maisons, il avait fait une maison pour les autres afin de leur assurer sécurité et confort, lui était un mendiant fou de Dieu qui dormait dehors dans la véranda sur un ”khot” (petit lit en bois) récupéré sur un lieu de crémation. Il disait que c’était pour faire l’expérience de l’hiver, du printemps, de l’été, de la pluie et de l’automne, cela l’aidait beaucoup de vivre en plein air pour observer la nature, pour observer ce qui changeait à l’extérieur alors que la vérité intérieure demeurait la même, intacte. Les disciples de Lalitha Maa restèrent cinq jours; Baba n’appelait que Jim, le compagnon spirituel de Lalitha, et il souriait à Lalitha; il était la plupart du temps en silence mais s’assurait que tout le monde soit nourri, ait du thé et soit reposé. Un jour Baba m’a demandé : "votre mère leur a-t-elle servi du thé?", j’ai répondu qu’ils l’avaient pris à l’extérieur, il dit "un thé à l'extérieur est extérieur, dis leur de le prendre à l’intérieur".



En sa présence les aspirants canadiens étaient dans un état de complète béatitude, les mots n’étaient pas nécessaires. De temps en temps certains d’entre eux venaient s’asseoir auprès de lui en silence, certains rentraient en méditation. Puis l’heure de la séparation arriva. Lalitha Maa me chargea de lui transmettre les adieux du groupe et aussi de lui demander s’il avait quelque chose à dire à ses élèves et à elle. Quand j’ai parlé à l’oreille de Baba, il a gardé le silence si longtemps que je me suis demandée s’il m’avait bien entendu, mais j’ai attendu patiemment. Finalement on a entendu sa voix: ”Faites de votre vie une prière”. Le grand enseignement est venu du grand maître, il est la sagesse, oui! Sa vie était une prière, il vivait, il mangeait, dormait, dansait, marchait, travaillait et se reposait en état de prière. Pour moi sa vie est comme une merveilleuse sagesse, Mahajan Pad, cela peut prendre une vie entière pour découvrir le sens mystique caché sous les innombrables couches de la réalité.



Sanatan Das Baul (ou Sanatan Baba)


Baba a fait don de sa vie immortelle à l'humanité, il est devenu plus grand que le corps humain limité et il est parvenu à ne plus faire qu'un avec le Suprême. Cela peut être expérimenté n'importe où, Meera Maa, sa compagne de vie et de sadhana était une vraie source de "Shakti" dans sa sadhana. Après le départ physique de Baba, j'observais Meera Maa et sa mature acceptation de la peine qui va au-delà de la peine et du bonheur. Toute sa vie elle avait pris soin de Baba, comme Baba avait pris soin d'elle au début. Elle devint sa compagne sur le chemin de la sadhana à l'âge de sept ans, Baba avait trente-deux ans quand ils se rencontrèrent pour la première fois. Maintenant elle se repose dans sa chambre et elle est plus libre de son temps; une fois elle m'a partagé qu'elle avait pris l'harmonium et qu’elle avait commencé à chanter, Baba lui avait dit que son chemin était le seva et qu’elle devait prendre soin de tous les dévots qui venaient visiter l'ashram, ils lui avaient appris comment honorer les divinités à l'ashram, comment célébrer les pujas quotidiennes et comment méditer. Elle a tout appris de Baba, même comment mettre une mèche dans une lampe à huile.



Depuis que j'ai rencontré Baba, il a toujours parlé de son ultime départ. Il disait toujours qu'il voulait quitter son corps pendant l'Uttarayana, quand le soleil se déplace vers le nord, il disait qu'ainsi l'âme se rendait dans un plan supérieur. Il avait décidé de quitter son corps pendant l’Uttarayana et il l'a fait. Ceux qui aimaient Baba lui étaient très attachés et personne ne voulait qu'il parte. Baba a retenu et prolongé sa respiration, il disait souvent "vivre longtemps et en bonne santé est une sadhana" et il disait aussi que "le vrai travail intérieur d’un sadhaka ne se manifeste qu’à sa mort" et que la manière dont il meurt reflète la perfection de sa sadhana. Comme personne ne voulait le voir partir, il a prolongé sa respiration. Il a utilisé son corps au maximum, de la même façon qu’il rapiéçait encore et encore les vieux morceaux de vêtements qui composaient son haal, le patchwork qu’il portait pour chanter. Il a attendu que tout le monde soit prêt à accepter son départ. Basuda m’a raconté que la veille il s’était approché de Baba et lui avait dit à l’oreille "Baba pourquoi endurer plus de souffrances physiques? Pourquoi ne laisses-tu pas ton corps rejoindre la terre mère?".

Basuda m’a dit qu’il a levé les yeux et l’a regardé droit dans les yeux; le lendemain il a quitté son corps. J’étais loin de mon maître bien-aimé, je souffrais jour et nuit et je pleurais sans cesse, j’aurais voulu partir mais je devais tenir mon engagement avec Eugenio et le travail au sein de l’Odin. J’y suis arrivée mais je n’ai pas arrêté de pleurer, pendant trois jours je n’ai pas pris de douche, je n’ai pas mangé comme si je n’étais pas là, je me suis efforcée d’aller au studio de théâtre pour travailler, mais dès que je regagnais ma chambre, je me mettais sous la couette à pleurer de nouveau la porte fermée, je ne voulais pas avoir de contacts avec le monde extérieur, depuis ma fenêtre je voyais la neige tomber, regarder toute cette neige blanche m’apaisait et me consolait. Ram m’appelait tous les jours car il savait dans quel état j’étais et il essayait de me réconforter, il était avec moi malgré la distance qui nous séparait. Avant d’aller dormir j’ai raconté à Ram que la nuit précédente j’avais vu en rêve le grand maître Yogi Ramsuratkumar assis entre terre et ciel, entouré d’une lumière éclatante, d’un vert émeraude lumineux, son châle vert lui enveloppait le bas du corps, il chantait des kirtans avec ses deux mains levées au ciel, il m’appelait des yeux et me faisait signe de la main, je me suis approchée de lui et il m’a prise sur ses genoux, j’étais comme un enfant dans le giron de sa mère; à ce moment-là mon rêve s’est interrompu, j’ai raccroché le téléphone et j’ai sombré dans un profond sommeil. J’ai senti un soulagement à l’intérieur de moi, j’ai été réveillée en pleine nuit par le clignotement de mon téléphone, il y avait plusieurs messages d’Arpita, de Ram et de Soumya da. J’ai senti que ce que je voyais dans mon rêve comme étant moi n’était pas moi, c’était Baba, il m’était apparu en songe pour me dire qu’il était temps de me réveiller!!! Comme il l’avait toujours fait en chantant Ishta mantra au petit matin. Je n’ai plus jamais pleuré mais j’avais des larmes de joie qui me remplissaient de l’intérieur et je pouvais faire l’expérience de Baba partout à l’intérieur comme à l’extérieur.

Mon Baba bien-aimé, je suis toujours en union avec toi

Si au dehors je te perds, en moi je te trouve

Comment peut-on être séparé?

Tu as offert ton amour à ta Binadas

Pour chanter le nom du guru

Pour être voyageur sur le chemin de son guru



Parvathy Baul et Sanatan Das Baul

Après le Mahasamadhi, je suis restée quelques jours sur place. Un jour, un vieil homme est arrivé en bicyclette, Sanatan kha. Il était instituteur dans une école de village et un ami proche de Baba qui lui avait enseigné comment composer des chants, il lui avait même donné un certificat manuscrit attestant qu’il était compositeur. Quelques années auparavant Baba lui avait donné une ligne à composer "manusher tore ashe bhogoban, Manusheri rup dhore".

"Le suprême s’incarne dans la forme humaine uniquement pour aimer tous les êtres".

Sanatan kha est arrivé avec la suite du chant, il m’a remis dans les mains le livret qu’il avait écrit et qu’il avait été capable de composer seulement après le Mahasamadhi de Baba...

"Le suprême s’incarne dans la forme humaine uniquement pour aimer tous les êtres

Dans la diversité il manifeste sa vérité suprême, complète

Certains réalisent, certains ne voient pas

Toi, le grand Bâul sadhak, guru Sanatan Das

Tu exprimes ta divinité dans tes chants et ta danse

Qui va nous faire entendre la ”sagesse parlée” avec une telle grandeur de vision intérieure?

Tu étais un compositeur et un poète aussi

Tu étais un perfectionniste en mélodie et en rythme

Ta précision Bâule

Avec ta voix ouverte et vaste comme le ciel

Tu as répandu comme la pluie sur ta propre terre et au-delà

Ton langage simple, à travers des histoires simples et des légendes

Tu étais porteur de la grande vérité

Quand les chercheurs venaient à toi chercher leurs réponses

Tu fermais les yeux comme si tu dialoguais avec quelqu'un que nos yeux ne voyaient pas

Tu nous a fait comprendre en touchant nos cœurs

Finalement tu as accompli ton dernier voyage vers ta vraie maison, le pays éternel."


Ecrit par Sanathan Kha (instituteur du village, dévot de Sanatan Das Baul)

Il a porté tout au long de sa vie la responsabilité de cet énorme travail sur ses épaules infatigables et l’a transmis en héritage à ses disciples. Ce n’est pas sûr que l’élève puisse vivre exactement comme le maître parce que la comparaison ne peut être faite, il est un et unique. Mais sans aucun doute l’essence de l’enseignement doit être portée sans compromis. La tradition de Guru-Shishya nous montre cette vérité, l’expérience de la vie et de ces circonstances proviennent du karma ou des actions passées, la sadhana vient de Purba Bhava, ne jamais oublier sa propre et véritable essence.

La sagesse ancienne dit:

"Aucune prière ne se perd,

La rivière dont le cours fut asséché au milieu du désert

A pourvu de l'eau aux assoiffés,

La lampe éteinte par le vent

Jadis offrit de la lumière,

Le bourgeon tombé à terre,

Sa beauté ne fut pas en vain."

Le voyage du sadhak continue, après la pause il repart. Baba a semé la graine de son enseignement dans ses chants et c’est notre responsabilité de faire germer la compassion intérieure, assise sur le seuil de son minuscule samadhi mandir, je me demande si cela arrivera un jour, Jodi Guru Kripa Hoy, si la grâce du guru est avec nous.



Plusieurs jours après le Mahasamadhi de Baba, j’ai passé quelques jours avec Meera Ma. Elle parlait de Baba. Jusqu'à son dernier jour Meera Maa avait pris soin de Baba. Elle restait éveillée toute la nuit pour s’assurer que Baba allait bien, s’il avait besoin de quelque chose, Baba avait l’habitude de l’appeler Bishur Maa.

Voici un extrait de nos échanges :

"Quand j’avais sept ans, ton père est rentré dans ma vie, ma mère décéda quand j’avais six mois. J’ai grandi avec Bishokha Dashi, une pratiquante Bâule Vaishnav de notre village auprès de Memari, Rasulpur. Ton père est venu et a dit à Bidhokha Dashi, "je serai comme votre fils, je prendrai soin de vous deux et j’épouserai votre fille". Ton père avait trente-deux ans à ce moment-là. Tout le village en parlait et même certains étaient contre parce que nous avions une différence d’âge de vingt-cinq ans. Mais Bishokha Maa était sûre de sa décision, elle a dit aux villageois "ce garçon est un vrai Bâul pratiquant et il prendra soin de nous". Il assurera pour tous un grand seva. Les villageois ont alors approuvé et notre union Bâule s’est déroulée en présence de Shri Balak Chand Goshai, le Vairagya Diksha guru de ton père. J’avais l’habitude de jouer sur ses genoux.

Ton père a créé un ashram à Rajpur, il commença à y organiser des Baul mocchobs (festivals bauls).

Les premières années ton père ne chantait pas beaucoup pour les gens, il faisait principalement Madhukori dans les villages. Il s’occupait très bien de nous; il avait l’habitude de m’emmener avec lui dans les Baul Mocchobs, nous marchions des heures durant sur les routes de villages. Étant une enfant, j’étais très vite fatiguée et mes jambes me faisaient mal, ton père me prenait alors sur ses épaules et continuait de marcher.

Une fois, je suis partie avec lui à Vrindavan. Nous cherchions la nourriture en chemin, la plupart du temps nous nous arrêtions sur les lieux de crémation. Un jour, nous n’avions plus d’allumettes et à chaque fois que nous devions préparer le repas, ton père allait chercher du feu qu’il rapportait du bûcher funéraire le plus proche.

Une fois à Vrindavan, je me suis perdue dans la foule, je suis tombée par terre et les dévots n’ont pas vu qu’il y avait là un enfant et beaucoup m’ont marché dessus, j’ai été blessée. Ton père a écarté la foule, il m’a prise sur ses épaules et m’a emmenée loin de la foule. Puis il a dit "il est temps de rentrer à la maison " alors nous sommes retournés au village.

Il avait l’habitude de m’appeler auprès de lui quand il lisait les écritures, il les lisait à voix haute, de cette façon je pouvais bénéficier de l’enseignement.

J’ai vécu soixante-dix-huit ans à ses côtés, il m’aimait tant. Tout ce que j’ai appris de la vie et du seva vient de lui.”



Parvathy Baul et Sanatan Das Baul



Traduction de l'anglais par Jaya Durga et Valérie Glaize


Post original, en anglais, sur le site d'Ekathara Kalari: https://ekatharakalari.org/make-your-life-into-a-prayer/

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